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Idées et actualités Numéro 4: Printemps 2002

La Justice et les nouvelles technologies


Andrew C. L. Sims, cr

Depuis dix-huit mois, la Cour d’appel de l’Alberta met en oeuvre un projet pilote qui consiste à utiliser toute la documentation d’appel sur support électronique. Le présent article décrit rapidement ce projet et les résultats obtenus jusqu’ici.

Concrètement, le projet consiste à numériser et à stocker sur CD-Rom ou DVD, au besoin, la totalité des pièces constituant le dossier d’appel – les conclusions d’appel, les actes de procédures, les facta, les transcriptions, la jurisprudence et les pièces déposées en preuve. De plus, tous les documents sont reliés par liens hypertextes. Cette caractéristique permet, par exemple, d’accéder aux citations, aux preuves ou extraits de transcription à partir d’un factum. C’est-à-dire qu’il suffit de cliquer pour naviguer entre les documents.

Au tribunal, chaque juge, chaque avocat examine les documents pertinents sur son propre ordinateur plutôt qu’à partir d’un écran central.

Depuis plusieurs années, la Cour d’appel de l’Alberta exige que les transcriptions incluses dans ses cahiers d’appel soient déposées sur support électronique. Le logiciel Smartext était utilisé pour effectuer des recherches dans les textes et les annoter. Lotus ayant cessé de vendre ce produit et d’en assurer le soutien, la Cour d’appel a dû trouver un produit de remplacement. C’est ainsi qu’elle a décidé d’étendre cette pratique initiale de numérisation à tous les documents d’appel.

La Cour recherchait un produit convivial, permettant, si possible, de préserver la pagination, la structure des pages et les autres éléments familiers des documents. Elle reconnaissait aussi que le support papier resterait une nécessité, sinon une préférence, pour certains avocats et certains juges, et dans certaines circonstances.

Après avoir choisi initialement HTML, la Cour a opté pour Adobe Acrobat 5. Le logiciel est largement utilisé pour la diffusion des documents formatés (texte et graphiques) entre tous les systèmes, sous Windows ou Mac. Il préserve la pagination, le type de caractères et le formatage des documents et permet de les imprimer sous leur forme originale.

Les avantages sont multiples. Premièrement, les documents d’appel électroniques sont portables dans leur intégralité. Deuxièmement, ils sont faciles à consulter. Les procédures d’appel reposent sur les références croisées – un mode de fonctionnement optimisé par les hyperliens. Troisièmement, ils donnent accès à la fonction « couper-coller ». C’est un outil de plus en plus apprécié des juges, tant à l’étape préparatoire à l’audience qu’à la rédaction ultérieure des conclusions. Quatrièmement, tout autant que le support papier et plus encore, le format électronique permet d’intégrer ses propres notes, de créer des hyperliens et de surligner les textes. En fait, plusieurs personnes peuvent annoter les documents à titre individuel et partager ensuite leurs notes. Ce mode de travail est utile tant avec les collègues qu’avec le personnel.

Le coût est un facteur à considérer. L’électronique permet d’éliminer les copies multiples des cahiers d’appel pour les parties à un litige. Certes, l’économie n’est pas totale. Il faut encore rémunérer les sténographes judiciaires et prévoir les coûts d’hyperliaison – une activité qui doit être en grande partie effectuée manuellement pour être efficace. Les grandes sociétés d’avocats peuvent produire des CDs, mais les cabinets plus modestes auront besoin de retenir les services d’un fournisseur – ce qu’exige le plus souvent la numérisation des cahiers d’appel. Les économies augmenteront avec la mise en œuvre généralisée de ces nouvelles pratiques dans les tribunaux. La facilité d’utilisation et l’archivage d’un volume considérable de documents électroniques permettront aux tribunaux de réaliser des économies appréciables.

Aujourd’hui, on peut obtenir la plupart des précédents en format électronique. Il est donc facile de les intégrer dans les documents d’appel électroniques. De plus, grâce au procédé de reconnaissance optique de caractères (ROC), Acrobat convertit aisément les documents scannés et permet de les interroger.

Les documents d’appel électroniques peuvent également comporter des éléments multimédias (bien que cette possibilité n’ait été exploitée pour aucun des cinq appels du projet pilote en Alberta). Par exemple, on peut inclure un témoignage oral enregistré sur bande vidéo et des simulations informatisées. Le recours au multimédia gagnera en importance quand la vidéoconférence et les preuves électroniques feront partie des pratiques courantes. Des preuves photographiques ont été incluses dans plusieurs des appels. Cependant, la Cour n’a nullement l’intention de promouvoir le recours à la technologie d’avant-garde. L’objectif premier est de servir et non de divertir.

Certains avocats seront horrifiés à l’idée de devoir consulter un écran d’ordinateur et d’y sacrifier quelques beaux effets de rhétorique ou effets de manche! L’expérience démontre que leur inquiétude n’est peut-être pas fondée. Les avocats continuent à imprimer les documents clés, semble-t-il. Et quand il s’agit de répondre à une question pointue du tribunal, le plus flamboyant des maîtres se réjouirait plutôt de pouvoir effectuer une recherche rapide ou de cliquer sur un hyperlien pour donner la réponse juste.

Certains avocats utilisent déjà Adobe pour préparer leurs propres documents de référence et y intégrer des hyperliens en fonction des questions éventuelles.

À l’étape du prototype de ce projet pilote, la Cour d’appel a exigé le dépôt d’un dossier conjoint électronique. L’efficacité des liens hypertextes disparaît si chaque camp crée sa propre documentation. Il faut une certaine coopération entre les avocats pour coordonner la production d’un produit unique, mais le résultat profite à tous. Par ailleurs, le fait qu’un seul des deux camps utilise le support électronique pourrait donner l’impression d’un manque d’uniformité.

L’utilisation d’Adobe Acrobat requiert un certain apprentissage. La plupart des juges en maîtrisent les rudiments en une heure. Une connaissance plus approfondie du programme permet par ailleurs d’en optimiser les avantages. Les personnes qui ont l’expérience de l’ordinateur ou d’Internet n’ont aucun problème. Bien que le cahier d’appel soit déposé sur CD-Rom, il est également téléchargé sur chaque ordinateur fixe et (ou) portatif des juges, ce qui leur permet de rédiger et de sauvegarder leurs annotations.

Dans l’ensemble, l’expérience des avocats et des juges est positive – leur satisfaction augmentant de façon notable après l’étape de familiarisation. À l’heure actuelle, l’informatisation des tribunaux est peu répandue. Il est impératif de fournir de meilleurs aménagements pour promouvoir cette expérience. La situation progressera également à mesure que les avocats s’habitueront à rédiger des documents destinés à être lus sous forme électronique.

Il reste encore de nombreux points à régler. Il faut prévoir des dispositions pour les parties plaidantes non représentées; déterminer les caractéristiques des appels qui se prêtent au support électronique; veiller à n’inclure que les documents pertinents pour la Cour.

La Cour d’appel de l’Alberta évalue présentement l’utilisation des documents d’appel électroniques d’après ce projet pilote. Elle a depuis exigé le dépôt de documents électroniques dans un cas et pourrait acquiescer aux demandes des parties pour d’autres appels. La concertation avec les membres du Barreau se poursuivra dans l’espoir que la technologie peut contribuer à améliorer l’administration de la justice en Alberta.

Andrew Sims est avocat en exercice à Edmonton et directeur du Sims Group, un cabinet d’experts-conseils au service des tribunaux. Il sera le chroniqueur d’une nouvelle rubrique consacrée à la technologie et aux tribunaux.