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Idées et actualités Numéro 3: Printemps 2000

Le langage et la justice civile



M. John Ralston Saul a prononcé le discours d'ouverture du Congrés annuel de l'Association du Barreau canadien, à Edmonton, le 22 août 1999. À la fin de son allocution, le président du Forum, M. Doug F. Robinson, c.r., et la directrice exécutive, Mme Diana Lowe, ont parlé avec M. Saul au sujet de ses commentaires convaincants et la pertinence de ses propos à l'égard de l'objectif du Forum de rassembler « le public, les tribunaux, les avocats et le gouvernement pour s'assurer que la justice civile est accessible, efficace et équitable » . En raison du manque de place, nous ne pouvons publier le texte intégral du discours, mais M. Saul a eu la générosité d'autoriser le Forum à reproduire les extraits suivants. Nous les avons choisis parce qu'ils parlent de la nécessité de clarifier nos lois et notre système judiciaire afin que tous les Canadiens puissent, non seulement comprendre ce système et y jouer un rôle, mais aussi contribuer à la réforme du système de justice civile qui est amorcée dans tous les ressorts au Canada.

Mais prudence ne veut pas dire du temps perdu. Prudence ne veut pas dire complexité inutile; ça ne veut pas dire de l'argent dépensé inutilement par les citoyens pour vous; ça ne veut pas dire les débats aux tribunaux judiciaires qui sont incompréhensibles au peuple, aux citoyens. C'est trés, trés important. Si les citoyens ne comprennent pas le débat juridique, alors celui-ci a perdu tout son sens dans une démocratie. Prudence, au contraire, c'est la recherche de la clarté, de la direction à long terme de la justice dans la société. . . .

En second lieu, du côté du destinataire, le simple poids que j'ai évoqué, la prolifération des lois, donnent inévitablement lieu à l'émergence d'un langage spécialisé, votre langue spécialisée, et il en existe plusieurs dans les milieux juridiques. Évidemment, cette langue spécialisée (ce que j'appelle les jargons de la spécialisation corporative moderne, qui existent par milliers dans différents domaines) sépare le citoyen de la loi parce qu'il ne comprend pas ce que vous dites.

C'est la même chose en médecine, en philosophie ou dans le roman post-moderne : c'est la même chose pratiquement dans tous les domaines. D'une certaine façon, les élites modernes se sont protégées en se donnant un jargon qui leur permet de dire : « C'est tellement compliqué, mes braves, que vous ne comprendriez pas. » Mais évidemment, c'est faux.

Je me trouvais dans le « Outback » de l'Australie, il y a environ six mois, et je discutais avec un Aborigène, un Walpre. Tout à coup, sans crier gare, il déclara qu'il y avait trois types d'anglais : la langue officielle, qui est plutôt polie, la langue populaire et la langue politique. Ce que j'ai trouvé intèressant, c'est que ce qu'il entendait par « langue politique » n'était pas ce que nous comprenions traditionnellement. Pour lui, la langue politique, c'était la langue juridique et technique. La même chose est vrai pour le français.

Le langage qu'il trouvait le plus difficile et le plus destructeur, c'était ce genre de langage politique. La langue d'une société de gestionnaires, à caractère corporatiste, dans laquelle chaque corporation (au sens médiéval du terme), dans laquelle chaque corporation, disais-je, les avocats, les écrivains, les médecins, les hommes d'affaires, les économistes, est poussée à créer son propre jargon pour empêcher les profanes de comprendre.

Le langage est un élément essentiel au fonctionnement de la démocratie. Les civilisations prospérent lorsque le langage est synonyme de communication. Elles sont en état de dégénèrescence avancée, si je puis m'exprimer ainsi, quand le langage sert à camoufler le sens et à empêcher la compréhension. . .

Ajoutons qu'à l'heure actuelle, les citoyens sont beaucoup mieux informés. Le commun des mortels n'a jamais été aussi instruit dans toute l'histoire de l'humanité. Les gens sont bien plus éclairés. Ils sont prêts à participer s'ils peuvent trouver des moyens de le faire.

Or, la réalité est que cette nouvelle participation, cette nouvelle contribution de la part d'avocats de toutes obédiences et de citoyens intèressés, tout en étant formidable, est néanmoins affaiblie par ces jargons, qui sont de plus en plus nombreux, de plus en plus complexes et de plus en plus présents. . .

. . . [V]ous avez l'obligation monumentale d'aider à détruire le mythe de l'inévitabilité qui plane sur notre société, l'inévitabilité des grands événements et de la nécessité de s'y adapter. Vous avez l'obligation de clarifier le fonctionnement du droit, de donner un sens à l'expression « réforme du droit ».

[Translation]

John Ralston Saul

On peut consulter le texte intégral de ce discours dans l'Annuaire 1999 de l'Association du Barreau canadien. Pour le commander, communiquez avec Monique Cassidy, Coordinatrice des publications, au 1-800-267-8860 ou nickiec@cba.org.